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Une histoire de la Préhistoire

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      Grotte de Lascaux - Dordogne

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Grotte de Bernifal - Dordogne

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Paléoanthropologie Le tartre dentaire de fossiles exhumés en Irak et en Belgique révèle que la nourriture de notre lointain cousin était proche de celle de l’homme moderne

Fruits et légumes cuits au menu de Neandertal.

chaque découverte des gratteurs de fossiles, l’homme de Neandertal, notre lointain cousin disparu voilà 30 000 ans, se rapproche un peu plus de nous. Etude après étude, ses oripeaux de rustre mal dégrossi, grand dévoreur de viande aux manières primitives, tombent en lambeaux. Laissant apparaître un hom- me différent mais, sur bien des plans, pas moins « civilisé » que Sapiens. Auquel, on le sait depuis peu, il a du reste transmis par croisements une petite partie de son patri- moine génétique.


Le travail d’une équipe de paléoanthro- pologues de Washington et de Panama, publié dans les comptes rendus de l’Acadé- mie des sciences américaine (PNAS) du 27 décembre, apporte une nouvelle pierre à cette réhabilitation. Il montre que Neandertal, tout comme l’homme moderne, se nourrissait aussi de plantes et de fruits. Mieux encore, qu’il les cuisait. Et que ces pratiques impliquaient une grande facul- té d’adaptation.


Notre parent archaïque a longtemps été réputé avoir une alimentation presque exclusivement carnée, que lui fournissait la chasse des grands mammifères. Il ne goûtait guère, pensait-on, le petit gibier (plus difficile à capturer), les poissons et les coquillages, ni, surtout, les végétaux. Ce régime peu diversifié est l’une des explica- tions parfois avancées pour expliquer pourquoi, après avoir peuplé l’Europe et une partie de l’Asie pendant près de 300 000 ans, il s’est lentement effacé devant l’homme moderne – c’est-à-dire nous –, capable de tirer davantage de calo- ries de son environnement.

Des indices de l’utilisation de végétaux avaient déjà été repérés sur plusieurs sites néandertaliens. Sans que leur présence dans les sédiments puisse être formelle- ment associée à leur consommation.

Cette fois, les chercheurs ont trouvé des témoins irréfutables : sept dents (trois molaires, deux prémolaires, une canine et une incisive) appartenant à trois squelet- tes retrouvés dans deux dépôts de restes néandertaliens bien connus. Le premier en Irak, dans la grotte de Shanidar, sur les contreforts des monts Zagros. Le second en Belgique, dans la grotte de Spy, dans la pro- vince de Namur. Deux sites dont les osse- ments sont respectivement datés de 46 000 et 36 000 ans.

Ces dents sont couvertes de tartre (ou calcul) et, décrivent les auteurs, ces dépôts calcifiés sont de très efficaces pièges à parti- cules alimentaires microscopiques, parfai- tement conservées. De minuscules frag- ments de ces plaques dentaires ont été pré- levés, passés dans une microcentrifugeuse et examinés au microscope. Résultat : ils recèlent des grains d’amidon et des phytoli- thes (concrétions de cellules végétales) pro- venant de différentes plantes, graines et fruits. On y trouve notamment des résidus de dattes, de légumineuses, de graminées (dont des variétés proches de l’orge actuel et du sorgho), ainsi que de rhizomes (par- tie souterraine de la tige) de nénuphars.


« On savait déjà, par les analyses biochi- miques, que les néandertaliens – comme d’ailleurs les premiers Sapiens – se nourris- saient principalement de viande, mais pas uniquement. Aucun individu n’a une ali- mentation à 100 % carnée », commente Marylène Patou-Mathis, archéozoologue au Muséum national d’histoire naturelle de Paris et spécialiste de l’alimentation préhistorique. Mais c’est la première fois qu’est apportée une preuve directe que les végétaux figuraient aussi au régime de ces omnivores.

Ce n’est pas tout. L’inspection dentaire montre que beaucoup de ces résidus ont subi des transformations dues à une cuis- son. Les végétaux, pensent les auteurs, devaient être bouillis dans l’eau plutôt que grillés sur les braises.

 

C’est la première fois qu’est apportée une preuve directe que les végétaux figuraient aussi au régime de ces omnivores.

 

Pour Marylène Patou-Mathis, il ne s’agit pas d’une surprise : « Neandertal maîtrisait le feu et les ossements animaux retrouvés dans de nombreux foyers attes- tent qu’il savait cuire la viande », rappel- le-t-elle. La démonstration est faite qu’il procédait de même pour l’accompagne- ment de légumes.

Ces conclusions sont d’autant plus mar- quantes qu’elles proviennent de deux sites géographiquement très éloignés, aux contextes environnementaux et cli- matiques différents. Et de deux groupes de néandertaliens bien distincts, l’un pro- che-oriental, l’autre occidental. Elles appellent bien sûr une certaine prudence, trois individus et sept dents ne consti- tuant pas un échantillon représentatif de toute une population.

Pour les auteurs, il est clair néan- moins que Neandertal faisait preuve de « sophistication » dans son régime et « consacrait du temps et de l’énergie à pré- parer des aliments à base de végétaux, pour les rendre plus comestibles et amélio- rer leurs qualités nutritionnelles ». La cueillette de ces différentes plantes nécessitait, en particulier, des déplace- ments saisonniers de campement, com- me l’exigeaient aussi les migrations des animaux sauvages. Si bien que « l’exploi- tation de ces espèces végétales ne serait pas une stratégie nouvelle développée par les premiers hommes modernes, deve- nus par la suite cultivateurs ».


Reste alors, puisque leur alimentation n’est pas en cause, le mystère de la disparition des néandertaliens. Pour Marylène Patou-Mathis, ils auraient été victimes d’une démographie insuffisante pour le vaste territoire qu’ils occupaient. Pacifistes et écologistes avant l’heure, respectueux peut-être d’une « cosmogonie » qui les ren- dait peu combatifs, ils se seraient repliés devant l’avancée de Sapiens, jusqu’à s’éteindre. Protéines végétales ou pas. 


Pierre Le Hier. "Le Monde" - Samedi 1er janvier 2011.

 

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Voilà 75 000 ans, en Afrique australe, des hommes usaient de techniques que l’on croyait nées il y a 20 000 ans en Europe.

 Les tailleurs de pierre de Blombos

 

Vous manifestez parfois un mépris condescendant pour les hommes des cavernes ? Essayez donc de tailler un silex.

 

L’affaire est beaucoup plus compliquée qu’il n’y paraît. Car il ne s’agit pas de cogner comme un sourd sur un caillou : les préhistoriens identifient un vaste éventail de techniques de débita- ge et de taille de la pierre. L’une des plus précises et des plus raffinées était présu- mée avoir été inventée tardivement en Europe, voilà quelque 20 000 ans. Las ! Cette prérogative n’est plus européenne : des archéologues et préhistoriens démon- trent, dans l’édition du vendredi 29 octobre de la revue Science, que cette technique très élaborée, dite de « retouche par pression », est en réalité apparue il y quel- que 75 000 ans, en Afrique australe.


Cette technique, jusqu’ici caractéristique de la culture dite solutréenne, consis- te à exercer de fortes pressions sur la pierre à tailler, à l’aide d’instruments sans dou- te en os ou en bois de cervidés. Ces pressions successives sur les bords de la pierre permettent d’enlever de petits éclats et d’obtenir ainsi des objets d’une grande finesse, pointes de flèche ou de lance très aiguës et tranchantes. Si régulières et si belles que « ce sont presque des œuvres d’art », dit la préhistorienne Paola Villa (université du Colorado à Boulder, labora- toire Pacéa à Bordeaux). Or, des pointes ressemblantes avaient été découvertes voilà plusieurs années dans la grotte de Blombos (Afrique du Sud), fouillée depuis le début des années 1990.


Mais de vagues ressemblances ne démontrent rien. D’autant que « les pier- res utilisées à Blombos ne sont pas faites en silex, comme c’est le cas en Europe, mais en silcrète », dit Mme Villa, coauteur de ces tra- vaux. Les caractéristiques de ces deux roches étant différentes, des techniques identiques ne produisent pas nécessaire- ment les mêmes résultats. Aussi, pour en avoir le cœur net, les chercheurs ont taillé du silcrète en reproduisant la technique de retouche par pression.

 

« Retouche par pression »

En outre, avant de les travailler, les chercheurs ont chauffé les pierres pour les attendrir, comme le faisaient les « Européens » il y a 20 000 ans, c’est-à-dire « en les plaçant dans le sable, sous les foyers », explique Vincent Mourre (Institut national de recherches archéologiques préventives), principal auteur de l’étude. Ayant appliqué au silcrète l’ensemble des techniques réputées être nées en Europe au paléolithique supérieur, les chercheurs obtiennent un résultat remarquable- ment comparable aux pierres taillées il y a 75 000 ans par les hommes de Blombos. « En particulier, nous avons étudié la taille et l’abondance des éclats retrouvés dans la grotte et nous les avons comparés à ceux obtenus en taillant les pierres nous- mêmes selon cette technique », raconte Vincent Mourre. L’étude au microscope des outils modernes et anciens a achevé de convaincre les chercheurs : la « retou- che par pression » n’a pas été inventée il y a 20000 ans en Europe, mais il y a 75000 ans en Afrique.

Y a-t-il une filiation entre les deux techniques ? « C’est une question  à laquelle nous ne pouvons pas répondre pour le moment, répond M.Villa. Nous avons un trou d’environ 50 000 ans au cours desquels on ne retrouve pas d’objets taillés avec cette technique. Des outils découverts en Russie, sur un site daté de 35 000 ans, ont peut être été obtenus grâce à cette technique, mais il resterait encore un vide de 40000ans...» Peut-être la mémoire de cette technologie africaine a-t-elle simple- ment disparu, avant d’être « réinventée », beaucoup plus tard, en Europe.


Quelle que soit la réponse, le site de Blombos dépossède une fois de plus l’Europe de l’une de ses fières prérogatives. On pensait que l’art était apparu en Europe voilà quelque 30 000 ans, avec les pein- tures rupestres comme celles de la grotte Chauvet: des parures de coquillages anciennes de plus de 70 000 ans, sans doute portées en collier, ont été récemment découvertes à Blombos. D’où les archéolo- gues ont aussi exhumé des petits blocs d’ocre inscrits de motifs géométriques, signe d’une vie spirituelle de ses auteurs car, comme le dit M. Mourre, « ces petits objets n’étaient nullement nécessaires à la survie matérielle du groupe ». 


Stéphane Foucart - "Le Monde" du 30 octobre 2010.

 

 

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